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L'Express Article
The following article is from L'Express, N. 1947, 4 Novembre 1988. An English translation follows the article.
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Kennedy: contre enquête sur trois truands
Selon l'écrivain Steve Rivele, le president aurait été assassiné par des Marseillais commandités par la Mafia américaine. Une these pour le moins discutée. L'Express ouvre le dossier.
Coup de bluff à quelques semaines du vingt-cinquième anniversaire de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy et à quelques jours de l'élection présidentielle américaine? Que cherche l'écrivain californien Steve Rivele, en accusant trios truands marseillais d'être les assassins de Kennedy? Ses revelations, lancées à grand fracas par la chaîne britannique ITV, suscitent une violente polémique en France et un certain scepticisme aux Etats-Unis. L'Express complète le dossier en publiant (voir plus loin), en exclusivité, les extraits les plus significatifs de son livre, à paraître bientôt aux editions Plon.
La thèse de Rivele? Kennedy a été assassiné sur ordre des principaux chefs de la Mafia américaine. Ce que laissait déjà presenter, dès décembre 1978, le rapport de la commission spéciale d'enquête de la Chambre des représentants. Mais il ajoute que les tueurs ont été recrutés, à Marseille, par Antoine Guérini, le patron du milieu de l'époque, pour le compte de ses << amis >> Santos Trafficante, chef de la Mafia de Floride, Carlos Marcello, chef de la Mafia de La Nouvelle-Orléans, et consorts.
La démonstration de Rivele, longuement développée à travers une enquête qui mène le lecteur de Cuba au Congo belge, du Mexique à la Canebière, n'en comporte pas moines des lacunes, des imprécisions, voire des erreurs. Sur quels éléments s'appuie-t-il? Une << preuve >>, deux << témoins >>. La preuve: une conversation, dans un restaurant de Buenos Aires, à la fin de 1965, au cours de laquelle deux des convives se vantent d'être les auteurs de l'assassinat de Dallas. Les témoins: leurs deux compagnons de table, Christian David et Michel Nicoli. De fausse confidence en demi-révélation, ces derniers vont devenir les deux sources quasi exclusives qui alimentent - et orientent - les recherches de l'enquêteur.
Qui sont-ils? Christian David, d'abord. L'homme clef de l'affaire. Celui sans qui le livre n'existerait pas. On l'appelait << le Beau Serge >> au temps de sa splendeur. Ce n'est pas n'importe qui. Petit braqueur devenu barbouze, mêlé, de la guerre d'Algérie à l'enlèvement de Ben Barka, à quelques-unes des affaires les plus troubles de la République. Puis gros trafiquant de drogue dans la French Connection. Emprisonné et torturé au Brésil. Amené de force aux Etats-Unis, en 1972. Douze ans de pénitenciers, de cellules d'isolement sensoriel, d'hôpitaux psychiatriques. Il est au plus mal, l'ex-<< Beau Serge >>, quand Rivele le rencontre, pour la première fois, en prison. Il ne vit plus que dans une obsession: échapper par tous les moyens à la Oustice française, qui le recherche pour le meurtre, à Paris, d'un commissaire de police.
L'autre informateur privilégié de Rivele, c'est Michel Nicoli. Lui va plutôt bien. Ancien complice de David dans la French Connection, torturé lui aussi au Brésil, il a échappé, depuis lors, au calvaire de son ami. Moyen choisi: la balance. Autrement dit, la coopération avec la justice américaine. << Témoin protégé >>, il vit désormais sous une nouvelle identité, quelque part aux Etats-Unis. Sa sécurité, voire sa vie, dépend du bon vouloir de la police américaine.
David et Nicoli. Ce sont eux qui vont fournir à Rivele le nom des assassins de Kennedy: leurs deux copains de Buenos Aires, Roger Bocognani et Lucien Sarti. Et même, en prime, celui d'un troisième: Sauveur Pironti. Trois hommes liés, depuis leur jeunesse, par une solide amitié.
Le nom de Sarti n'apparaît dans les fichiers du grand banditisme qu'en 1966. Accusé du meurtre d'un policier belge, il s'enfuit alors en Amérique latine. La << chance >> du petit braqueur. Bientôt, le voici qui dirige la branche mexicaine de la Latin Connection, le réseau monté par l'ancien collabo Auguste Ricord, dit << il Commandante >>, ou encore << M. Héroine >>. Jusqu'au 30 avril 1972. Ce jour-là, Sarti attend, à l'aéroport de Mexico, un colis de 100 kilos d'héroïne en provenance d'Europe. Mais il a vraisemblablement été trahi, et c'est la police qui vient au rendezvous. Abattu sous les yeux de sa femme.
Bocognani, lui, est toujours vivant. Son palmarès est moins fourni que celui du défunt Sarti. Fiché en son temps au banditisme, mais si discret depuis plus de vingt ans que son dossier a quitté la PJ pour les archives poussiéreuses du Chesnay, où s'entassent les affaires oubliées. Il s'est, semble-t-il, installé quelque part en Amérique latine.
Reste Pironti, dit << Loule >>. Au début des années 60, petit voyou, il fréquente, à Paris, les dangereux racketteurs du bar des Trois Canards, avant d'intégrer, lui aussi, le réseau Ricord. Après la mort de Sarti, il se reconvertit dans des activités moins dangereuses. On le voit beaucoup dans les salles de jeux de la region marseillaise, notamment au Skating, établissement proche du parc Borély et de son hippodrome (une autre de ses passions). Pas toujours chanceux: un soir, il perd 2 millions de francs au chemin de fer. Et, en 1975, il tombe pour une vieille affaire de drogue.
Pour Rivele, les choses sont claires. Le 22 novembre 1963, ce sont ces trios-là qui, sur la Dealey Plaza de Dallas, prennent le président sous le feu croisé de leurs armes. Pironti et Bocognani postés derrière le convoi officiel. Sarti face à Kennedy, qu'il abat d'une balle explosive en plein front.
Aujourd'hui, ni Sarti ni Bocognani ne sont là pour répondre à ces accusations. Pironti, lui, ne s'en prive pas. C'est même un véritable contre-feu qu'il allume, mardi soir, à Marseille, dès la fin de l'émission de la chaîne britannique. Brandissant son livret militaire, il s'en va clamer, dans les locaux du journal << Le Provençal >>, qu'à la date fatidique il naviguait sur un dragueur de mines. Et que ses deux amis étaient en prison. Ce que confirment les dossiers officiels. Pironti menace: << Je fais des procès pour ma fille. Si c'était pour moi, je réglerais ça au calibre. >> Et il en rajoute: << Dallas, c'est vrai que j'en ai beaucoup entendu parler. A la télé, il y a un feuilleton qui s'appelle comme ça. >>
Alors, aussi farfelu que le prétend Pironti, le scénario de Rivele? Il colle, en tout cas, au contexte politico-barbouzo-mafieux du début des années 60, aux Etats-Unis comme en France.
John Kennedy est alors engagé dans une partie de bras de fer avec la CIA depuis la piteuse expédition de la baie des Cochons, deux ans et demi plus tôt. Son frère Robert, ministre de la Justice, s'est mis en tête, de son côté, de purger le pays de sa Mafia. L'un et l'autre ont bousculé l'ordre établi au point de s'attirer des haines solides. Quant aux rapports plus qu'ambigus des services secrets avec la pègre, ils relèvent d'une vieille pratique. L'OSS, ancêtre de la CIA, a eu besoin du << grand >> Lucky Luciano, en 1943, pour aider au débarquement en Sicile. Cinq ans plus tard, la centrale américaine a utilisé la famille Guérini pour écarter, par la force, les communistes des docks du port de Marseille, où accostaient les navires militaires américains et ceux du plan Marshall. Et, sous tous les cieux du monde, bien des << missions ponctuelles >> échoient aux hommes du milieu. Ou à quelques paumés. Gu genre Lee Harvey Oswald, qui demeure jusqu'ici, pour l'Histoire, l'unique meurtrier de John Kennedy.
Rivele en est convaincu: pendant que Sarti, Bocognani et Pironti exécutent leur contrat, Oswald, lui, posté au cinquième étage de la bibliothèque municipale de Dallas, joue le rôle de la chèvre avec sa carabine à 13 dollars. Ancien marine dans une base secrète au Japon, il a passé, par la suite, deux ans en Union soviétique avant de rentrer au pays - avec un billet d'avion payé par le Département d'Etat! - et de devenir un ardent propagandiste du castrisme. Un coupable idéal.
Oswald innocent, c'est une thèse qui a déjà été largement défendue par d'autres que Rivele. Mais l'écrivain américain a le mérite d'apporter un élément supplémentaire, sûrement la révélation la plus troublante de son livre. Un jour, du fond de sa cellule de la Santé, à Paris, Christian David indique à Rivele, sur une photo, l'endroit où, dit-il, se dissimule l'un des tueurs. Aucune enquête officielle n'en avait jusque-là fait état. Grâce à un traitement informatique du cliché, les spécialistes d'ITV parviennent à prouver la présence d'un tireur, positionné une vingtaine de mètres en avant de la voiture présidentielle, dissimulé derrière une clôture, sur une légère éminence. L'homme, vêtu d'un uniforme, est saisi en pleine action. Est-ce Sarti, ainsi que l'affirme Rivele? L'imprécision du document interdit d'identifier le personnage.
Document flou. Comme le livre. Comme les recherches inabouties que Rivele entreprend pour établir des liens entre les tueurs de Kennedy et ceux de Patrice Lumumba (premier chef du gouvernement du Congo-Kinshasa indépendant, assassiné en janvier 1961). Comme son errance en Belgique, à la poursuite d'anciens mercenaires pour d'improbables explications. Comme sa longue traque du mystérieux << inconnu de Mexico >>, qui le reste. Comme, même, ses investigations autour du Vieux-Port, denses, laborieuses - voire risquées - mais finalement stériles. Au point que finit par germer une sorte d'évidence. Et si Steve Rivele n'avait été, au fond, que la victime plus ou moins consentante d'un truand au bout du rouleau, mais toujours expert dans l'art de la manipulation?
On sait que Christian David est prêt à tout pour sortir de sa prison française. On connaît aussi ses talents: calculateur, machiavélique, mythomane. Les exemples abondent. Un jour, il prétend avoir gagné << des millions dé dollars >> en vendant à l'opposition marocaine des informations capitales sur la << police secrète >> française. Un autre, il s'enfuit avec le trésor de guerre et les dossiers d'un groupuscule d'extrême gauche argentin. On le voit en Espagne, en Uruguay, en Bolivie, au Pérou, au Mexique. Partout, il adore offrir ses services au pouvoir en place, comme à ses adversaires, optant pour celui qui paie le mieux.
D'où la question: en se confiant à Steve Rivele, n'aurait-il pas engagé avec les justices française et américaine l'un de ces jeux tortueux dont il a le secret? En essayant de leur imposer, une fois de plus, sa règle: si les Français me libèrent, les Américains sauront tout sur Kennedy. De deux choses l'une: ou il n'a rien à offrir, et les assassins de Kennedy ne sont pas près d'être démasqués. Ou il détient la clef d'une des énigmes du siècle.
Son avocat américain, Jim Lesar, n'est pas plus explicite. A preuve, le dialogue qu'il avait, en début de semaine, avec notre envoyé spécial à Washington:
<< Le livre de Rivele est-il crédible?
-Ça dépend quelle partie de l'histoire...
-Peut-il faire rebondir l'affaire Kennedy?
-Il y a dedans
assez d'éléments pour justifier de nouvelles investigations du
département de la Justice et du Congrès.
-Peut-on envisager
un retour de Christian David aux Etats-Unis pour
témoigner?
-C'est concevable...
>>
English Translation
Kennedy: The Investigation into Three Gangsters
According to writer Steve Rivele, the president was assassinated by Marseilles gangsters financed by the American Mafia. At the very least this was discussed. L'Express opens the file.
A storm of controversy erupts a few weeks before the twenty-fifth anniversary of the assassination of John Fitzgerald Kennedy and a few days before the American presidential election. What does the Californian writer Steve Rivele seek, by showing a trio of Marseilles gangsters to be the assassins of Kennedy? His revelations, presented with great zeal by British broadcaster ITV caused a violent backlash in France and certain skepticism in the United States. L'Express examines the case while exclusively publishing the most significant extracts of Rivele's book, to be published soon.
Rivele's proposal? That Kennedy was assassinated on order of the heads of the American Mafia. His book claims there was a conspiracy to kill the President, as the House Select Committee found in 1978. But it adds that the killers were recruited, in Marseilles, by Antoine Guérini, the head of the Marseilles Mafia at the time, on account of his friend Santos Trafficante (head of the Mafia in Florida), Carlos Marcello (head of the Mafia in New Orleans), and others.
Rivele's book, developed through an investigation which leads the reader from Cuba to the Belgian Congo, from Mexico to Canebière, does not mention the inaccuracies or the errors of his story. On which elements is the story based? One: proof, and two: witnesses. The proof: a conversation in a Buenos Aires restaurant, at the end of 1965, during which two of the guests claim to be the perpetrators of the assassination in Dallas. The witnesses: their two table companions, Christian David and Michel Nicoli. From false confidence in half-revelation, the latter will become the two nearly exclusive sources which feed - and direct - the research of the investigator.
Who are they? Christian David. The man responsible for the existence of Rivele's book. He was called the Beau Serge in his younger years. A small-time hold-up man who became a secret agent, David was involved in the war of Algeria; the purpose of which was to kill Ben Barka. David then became a successful drug trafficker in the French Connection. He was then caught, imprisoned and tortured in Brazil. He was eventually brought to the United States in 1972. Twelve years of penitentiaries, solitary cells and psychiatric hospitals have withered the ex-Beau Serge rather badly by the time Rivele first meets him in prison. David desperately wants to escape the French justice system, which wants him dead for the murder of a Paris police chief.
The other privileged advisor of Rivele is Michel Nicoli. He is rather well by comparison. A former accomplice of David in the French Connection, he was also tortured in Brazil. Nicoli became an informant for the American authorities and now lives under a new identity.
David and Nicoli. It was them who told Rivele the names of the assassins of Kennedy: their two Buenos Aires buddies, Roger Bocognani and Lucien Sarti. And even the name of a third: Sauveur Pironti. Three men bound, since their youth, by a solid friendship.
The name of Sarti appears in the files of organized crime only in 1966. After murdering a Belgian police officer, he fled to Latin America and became a hold-up man. He was also involved in the Mexican branch of the Latin Connection, the network assembled by the former collaborationist Auguste Ricord. Until April 30, 1972. That day, Sarti waits at the airport of Mexico City with a parcel of 100 kilos of heroin coming from Europe. The police intervene and Sarti is murdered in front of his wife.
Less is known about Bocognani. Apparently he had a share in the Latin drug network.
That leaves Pironti,
known as Loule. At the beginning of the Sixties he was involved in dangerous
racketeering in Paris before integrating into the Ricord network. After the
death of Sarti, he reverted to less dangerous activities. He spent much time
in the gaming rooms of the Marseilles area, in particular at Skating. He was
not always lucky: one evening, he lost 2 million francs.
For Rivele, the facts are clear. On November 22, 1963, the three are in Dealey
Plaza. Pironti and Bocognani are posted behind the official convoy. Sarti kills
the president from the front with an explosive bullet.
Today, neither Sarti nor Bocognani are able to answer these charges. Pironti spoke out against Rivele's claims on Tuesday evening in Marseilles, at the end of the broadcast of the documentary. Holding up his military record, he showed that at on fateful date he was sailing on a minesweeper. And that Sarti and Bocognani were in prison. Pironti also threatened legal action.
As eccentric as Pironti claims it to be, Rivele's scenario fits with the political context of the early Sixties, in the United States and in France.
John Kennedy was
engaged in part in a personal battle with the CIA since the disastrous Bay of
Pigs invasion. His brother Robert, the Minister for Justice, made it his duty
to rid the country of the Mafia. The OSS, affiliated with the CIA, wanted to
capture Lucky Luciano in 1943, to contribute to the unloading of the Sicilian
Mafia. Five years later, America used the Guérini family to forcefully
eliminate the Communists on the docks of Marseilles, where the American military
ships resided.
Rivele is convinced of this: while Sarti, Bocognani and Pironti carry out their
contract, Oswald, posted on the fifth floor of the public library of Dallas,
plays the role of the goat with his rifle and 13 dollars. Oswald had been stationed
in a secret base in Japan two years earlier before returning to the country
- with a plane ticket paid for by the State Department! - and becoming a burning
Castro propagandist. He was an ideal culprit.
The theory of an innocent Oswald is one which was already largely believed before Rivele came along. But the American writer has the courage to present an additional element, surely the most disconcerting revelation of his book. One day, in a Paris cell, Christian David indicates to Rivele on a photograph, the place where, he says, one of the killers is loacted. No official investigation until then had been made into the photo. Thanks to a data-processing treatment of the photo, the specialists from ITV managed to prove the presence of a gunman, positioned in front of the presidential car, perched behind a fence, on a light eminence. The man, wearing a uniform, is snapped in full action. Is this Sarti, as Rivele claims? The photo is not clear enough to prove this.
A fuzzy photo.
A fuzzy book. Rivele undertook research to establish bonds between the killers
of Kennedy and those of Patrice Lumumba (first head of the government of independent
the Congo-Kinshasa, assassinated in January 1961).
It is known that Christian David is desperate to leave his French prison. One
knows also his talents: a calculator, machiavelic, controlling. The examples
abound. One day, he claimed to have gained one million dollars by selling the
Moroccan opposition secret information on the French police. He also talks of
similar deals in Spain, in Uruguay, in Bolivia, in Peru, in Mexico. Everywhere,
he chooses who to give his services to, going by who will pay the most.
From here the question is: why entrust this information to Steve Rivele when he could approach the French or American justice systems instead? His offer still stands: if the French release me, the Americans will know all about Kennedy. He may hold the key of one of the great enigmas of the century, or he may know nothing.
David's American lawyer, Jim Lesar, is less explicit. Our Washington correspondent questioned him earlier this week:
-Is Rivele's book
credible?
-That depends on which part of history we're talking about...
-Can it turn around the Kennedy business?
-There is evidence to justify new investigations by the Department of Justice
and Congress.
-Can one consider a return of Christian David to the United States to testify?
-It is conceivable...